Accabler un homme à terre m’a mis mal à l’aise

Publié le par Gérard

Quelles leçons tirez-vous à chaud de l’affaire Cahuzac ?

Les vraies conséquences ne se tireront pas à chaud. Mais il y en a au moins une, qui est plutôt une confirmation. Le 9 décembre, j’ai défendu la liberté de la presse, parce que je crois que les contre-pouvoirs sont importants. Et si Mediapart n’avait pas existé ? (silence)


Avant les aveux de Cahuzac, vous êtes la seule ministre à avoir à la fois évoqué la présomption d’innocence du ministre du budget et la liberté de la presse (lire ici). Avez-vous payé cette déclaration ?

Si c’était le cas, je ne vous le dirais pas…

 

Mais avez-vous eu l’impression que cette solitude est liée à une trop grande prudence de vos collègues du gouvernement ou bien à un aveuglement collectif ?

Il y a peut-être un peu des deux. Je crois à la sincérité de certains qui avaient des relations de proximité avec Jérôme Cahuzac. Pour moi, c’était plus simple : on ne se connaissait pas très bien.

 

En revanche, tout cela s’est inversé avec l’hallali lancé depuis contre Jérôme Cahuzac. Accabler un homme à terre m’a mis mal à l’aise. Quand les gens mordent le trait et font des erreurs, ils doivent être sanctionnés – et à la hauteur de la gravité des faits. Mais c’est suffisant.

 

À quoi attribuez-vous l’aveuglement collectif ?

À un syndrome de sidération. Je crois que chacun a bien mesuré l’ampleur du gouffre qui s’ouvrirait si ce que Mediapart écrivait était vrai… On a assisté à un refus d’imaginer ce qui semblait impensable. Je peux comprendre que certains aient jugé cela impensable : Jérôme Cahuzac avait présidé la commission des finances de l’Assemblée nationale ! Certains se sont dit que c’était impossible qu’il ait détenu un compte en Suisse, puis à Singapour. 

 

Moi aussi, j’ai eu des moments d’incompréhension. J’étais à l’Assemblée nationale quand il a nié. On ne pouvait qu’être ébranlé par l’assurance dont a alors fait preuve Jérôme Cahuzac.

 

Dans un entretien à Mediapart, Pascal Durand, le secrétaire national d’EELV, jugeait en février que la situation de fait de conflit d’intérêts dans laquelle était Jérôme Cahuzac justifiait soit sa démission du gouvernement, soit un changement de poste. Partagez-vous cet avis ?

C’est très compliqué. À partir de quel moment quelqu’un doit-il quitter ses responsabilités politiques ? Suffit-il de publier des éléments qui peuvent s’avérer faux ? Sous la gauche plurielle, une règle simple avait été définie : lorsqu’un ministre est mis en cause par la justice, il doit démissionner. Après, il y a une part de responsabilité individuelle, certains font le choix de ne pas continuer à exercer leurs fonctions, en même temps qu’ils se défendent. C’est un choix éthique et personnel. 

 

Mais là c’était une fraude fiscale visant le ministre du budget ! 

C’est vrai. Mais il n’y a pas de solution évidente. On peut imaginer qu’une cabale bien montée pourrait mettre en cause quelqu’un dont l’honnêteté serait démontrée des semaines ou des mois après. L’équilibre est compliqué à trouver. Autant je suis attachée à la liberté de la presse, autant je constate une surenchère au scoop pour vendre des journaux. L’affaire Clearstream a aussi montré les difficultés de ces situations. Il n’y a pas de vérité évidente : il faut des réponses proportionnées et adaptées à chaque situation.

 

Pensez-vous que Pierre Moscovici, le ministre des finances, a commis une faute en lançant une enquête administrative deux semaines après, et en parallèle, de l’enquête judiciaire ? Peut-il rester au gouvernement ?

Je ne suis pas qualifiée pour savoir si les termes du courrier adressé aux autorités suisses étaient les bons. Je ne vois pas quel aurait pu être l’intérêt de Pierre Moscovici à faire quelque chose de déloyal, alors que le processus judiciaire était en cours.

 

Mais, pour être franche, on est dans une période d'un tel trouble que tout le monde est dans le doute sur toute une série de sujets.

 

Vous voulez dire que le climat actuel provoque ces doutes…

Oui, quand on sous-entend que plein d’autres gens pourraient avoir des comptes à l’étranger, on vit actuellement dans un halo d’incompréhension. Il est temps que cela se décante.

 

L’opposition s’interroge également sur l’attitude de François Hollande. Si ce n’est ni de la naïveté ni de la volonté délibérée de dissimuler, comment la qualifiez-vous ?

Je crois au fait de s’en tenir à certains principes. Qu’aurait-on dit si le président de la République avait lancé, via les services, une enquête parallèle ? De la même manière, je n’imagine pas que François Hollande ait eu un quelconque intérêt à ne pas s’en tenir aux principes élémentaires de ce genre de situation.

 

Quels sont ces principes élémentaires ?

Laisser la justice faire son travail et ne pas faire appel à des méthodes illégales dans une République.

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