Sur France 2, Techno-Cahuzac résiste à Mélenchon-la-colère

Publié le par Gérard


Jean-Luc Mélenchon face à Jérôme Cahuzac, lors de l’émission Mots croisés (Capture d’écran de France 2)

Avant l’émission Mots croisés, nous nous demandions ce que Jérôme Cahuzac était allé faire dans cette galère. Il n’avait que des coups à prendre dans ce débat, lundi soir sur France 2, avec le leader énergique du Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon, bretteur confirmé, très remonté contre la politique actuelle.

Ministre du Budget fragilisé par les informations du site Médiapart, selon lesquelles il a par le passé ouvert un compte bancaire en Suisse, Cahuzac est aussi le symbole de l’austérité suivie par le gouvernement : une cible facile à double titre, donc.

 

Jérôme Cahuzac s’en est bien tiré sur la forme : il a joué la carte de la gauche réaliste (« On va voir qui est réaliste et qui ne l’est pas »), gardant un calme olympien face aux agitations d’un Mélenchon tout en outrances.

 

« Vous avez voté Maastricht »

Un drôle de combat : celui d’un catcheur bariolé opposé à un boxeur faussement courtois. Quand le catcheur multipliait les « oui j’accuse », fustigeait « merkhollande », appelait son contradicteur « le malheureux », « mon pauvre ami » voire « Cahuzandréou », le boxeur affichait un petit sourire techno, alignait ses chiffres avec précision, faisait mine de s’en vouloir quand il fâchait le leader du Front de Gauche (« Zut, je m’étais dit que je ne devais pas le fâcher, je l’ai fâché »).


Ce qui ne l’empêchait pas de placer des coups assez durs :

« Vous avez voté Maastricht, vous l’avez même défendu sur les tréteaux. Moi je n’ai pas voté Maastricht... »

« Vous avez toujours perdu (dans des élections) face à la droite »... « Vous ne gagnerez jamais car vous êtes seul... »

 

France 2, il est vrai, a facilité la tâche du ministre du Budget : l’affaire du supposé compte suisse de Cahuzac a été évacuée d’entrée de jeu par l’animateur Yves Calvi, comme s’il s’agissait d’une pollution inutile : la question a bien été posée, le démenti « en-bloc-et-en-détail » a été de nouveau opposé, et Mélenchon a joué les Ponce Pilate (« Si c’est vrai, c’est horrible, si ce n’est pas vrai c’est ignoble »). Le débat a pu très vite aborder le fond de l’affaire : la politique économique du gouvernement.

 

« Appartenance commune à la gauche »

Jean-Luc Mélenchon lui-même a rendu un sacré service à Cahuzac, en reconnaissant aimablement, au début de l’émission, qu’il n’y avait pas de « vraie gauche » et de « fausse gauche », contredisant le tweet écrit, en son nom, par l’un de ses collaborateurs zélé :

 

 

Dès le début de l’émission, Cahuzac a donc obtenu du leader du Front de Gauche ce qu’il voulait : la reconnaissance d’une « appartenance commune à la gauche » et l’absence de démenti quand il a tiré cette conclusion :

« Pour [Jean-Luc Mélenchon], être social-libéral, c’est être de gauche. »

Sur le fond, Cahuzac a défendu sans sourciller cette ligne sociale-libérale. Il a conscience que la rigueur (il dit : « l’ajustement budgétaire ») a des effets néfastes (il dit « récessifs ») sur la croissance, mais il n’a pas le choix car il faut réduire la dette publique pour « retrouver de la souveraineté ».

De même, il ne bouscule pas la Banque centrale européenne (BCE), car il n’a pas non plus le choix :

« Elle est indépendante. »

 

« Epuisette percée »

A propos de la grande réforme fiscale promise par le candidat Hollande, Cahuzac a surpris tout le monde en lâchant, non sans hardiesse : « Elle est faite. » Une phrase qui n’était pas sans rappeler l’annonce par Nicolas Sarkozy qu’il n’y avait plus de paradis fiscaux sur Terre...

 

Selon le ministre du Budget, l’essentiel de la réforme, c’est en effet d’avoir aligné la fiscalité pesant sur les revenus de l’épargne (intérêts, dividendes et plus-values) sur celle pesant sur les revenus du travail. Ajoutez à cela la tranche supplémentaire de 45% sur l’impôt sur le revenu, et l’impôt exceptionnel de 75% (qui doit être remis sur le métier, après sa censure du conseil constitutionnel) et vous avez selon lui une réforme sinon « grande », du moins « fondamentale ».

 

On est pourtant loin de la remise à plat promise pendant la campagne : éradication des niches fiscales, fusion de la Contribution sociale généralisée (CSG) et de l’impôt sur le revenu, etc. Pour le coup, Cahuzac n’avait pas grand argument à répondre à Mélenchon, qui dénonce « l’épuisette percée » qu’est devenue la fiscalité française.

 

« Cher monsieur importantissime Cahuzac »

Si tout au long de l’émission, Cahuzac ne s’est jamais départi de son calme, endossant le parfait costume du « premier ministrable », ses leçons de réalisme ont parfois frisé l’arrogance. « Je n’ai pas besoin d’exégète », lance-t-il à Yves Calvi. « Je me doutais bien que vous n’avez pas suivi les débats parlementaires du mois de décembre, c’était un peu ardu », ironise-t-il aussi.

 

A cuistre, cuistre et demi : très maître d’école (« Je vais vous l’expliquer ») le ministre a pris de haut son adversaire pendant toute l’émission, détourné ses piques (« Arrêtez de faire le clown, vous méritez mieux que ça ») et récité « la BCE pour les nuls » à son intention :

« Il ne suffit pas d’avoir les accents de sincérité que vous venez d’avoir pour convaincre la BCE d’imprimer des euros comme la Réserve fédérale imprime des dollars. »

Excédé, Mélenchon finit par lui donner du « cher monsieur importantissime Cahuzac ».

 

« La lutte des classes, je n’y ai jamais cru »

En toute fin d’émission, le rocardien s’est permis une coquetterie :

« La lutte des classes, ça résume notre réelle divergence. Vous y croyez toujours, je n’y ai jamais cru. »

C’est pourtant resté un des canons socialistes jusqu’à l’aggiornamento de 2008.

 

Même s’il a réussi à placer quelques formules et un peu de souffle (« L’argent ce n’est rien, ce qui compte c’est la vie ») Jean-Luc Mélenchon, ce lundi soir, s’est laissé emprisonner dans un débat technique.


En face, en assurant que Mélenchon au pouvoir, ce serait des solutions irréalistes et « 132 milliards d’impôts d’un seul coup », Cahuzac devait avoir le sentiment du devoir accompli.

Des extraits de l’émission, montage du huffingtonpost.fr

Commenter cet article