Sarkozy dans l'affaire Bettencourt, trois ans d'enquête

Publié le par Gérard

 

Nicolas Sarkozy, le 22 novembre à Bordeaux, après avoir été auditionné par le juge Gentil. (Reuters)

 

 

 

Le nom de Nicolas Sarkozy est apparu pour la première fois en juin 2010 dans l'affaire Bettencourt. Trois ans plus tard, il a été mis en examen jeudi soir pour "abus de faiblesse". Retour sur une enquête mouvementée.


De l'affaire familiale au scandale politique

L'affaire Bettencourt a débuté en décembre 2008, mais elle ne concernait qu'un différend familial : Françoise Meyers accuse d'"abus de faiblesse" l'artiste François-Marie Banier, lequel aurait abusé de la mère de la plaignante, Liliane Bettencourt. Cette dernière n'est autre que la richissime actionnaire principal du groupe L'Oréal et héritière de la fortune de son mari mort en novembre 2007, André.

 

Mais lors des auditions effectuées courant 2009, le nom d'Eric Woerth, ministre du Budget puis du Travail dans le gouvernement Fillon, apparaît. Valérie Pécresse, qui est alors candidate aux élections régionales en Ile-de-France, est également citée. En juin 2010, après la divulgation d'enregistrements clandestins sur le site Mediapart et des déclarations du procureur Philippe Courroye, Eric Woerth est soupçonné d'avoir reçu, via une association de soutien, de l'argent de Liliane Bettencourt destiné à financer la campagne présidentielle de l'UMP en 2007, dont Eric Woerth était le trésorier et dont le candidat était… Nicolas Sarkozy.

 

Un été délicat pour l'exécutif

Le 6 juillet 2010, Claire Thibout, l'ancienne comptable de Liliane Bettencourt, affirme que le gestionnaire de fortune de l'héritière de L'Oréal, Patrice de Maistre, lui a demandé, début 2007, 150.000 euros en liquide tirés des comptes des Bettencourt. Toujours selon son témoignage, révélé par Mediapart, ces espèces auraient ensuite été confiées à Eric Woerth, lequel a remis une légion d'honneur à Patrice de Maistre. Le ministre est auditionné par la police.

 

Nicolas Sarkozy est obligé de monter au créneau, donne une interview télévisée le 12 juillet pour assurer son soutien à Eric Woerth - qui négocie alors la difficile réforme des retraites. Mais en septembre 2010, Mediapart publie l'extrait d'un procès-verbal résumant un document saisi quelques mois plus tôt chez François-Marie Banier : "Liliane Bettencourt aurait confié à l'artiste qu'elle et son mari André avaient versé des fonds à Nicolas Sarkozy." Le 14 novembre 2010, à l'occasion d'un remaniement, Eric Woerth quitte le gouvernement.

 

L'affaire bloquée au tribunal de Nanterre

Dès lors, l'affaire, traitée au tribunal de Nanterre, se divise en deux volets : le dossier concernant l'abus de faiblesse est traité par la juge Isabelle Prévost-Desprez, tandis que Philippe Courroye ouvre une information judiciaire au sujet des enregistrements clandestins, réalisés en réalité par le majordome de Liliane Bettencourt Pascal Bonnefoy, et qui ont été diffusés par Mediapart. C'est dans ces enregistrements qu'ont été cités le nom d'Eric Woerth, faisant ainsi le lien entre l'UMP et les Bettencourt.

 

A Nanterre, une véritable guerre de tranchées oppose toutefois Isabelle Prévost-Desprez à Philippe Courroye. Selon le Point, "le procureur qui n'a jamais caché sa proximité avec le président Sarkozy s'oppose régulièrement" aux demandes de la juge, qui souhaite connaître le contenu exact des enregistrements. Pour sortir de cette situation, le ministère de la Justice décide de "dépayser" (c'est-à-dire transférer) l'ensemble du dossier en novembre 2010 à Bordeaux. Le juge Jean-Michel Gentil reprend alors l'affaire. Dans le livre Sarko m'a tuer (de Fabrice Lhomme, journaliste à Mediapart), paru fin août 2011, Isabelle Prévost-Desprez affirme que l'un des témoins lui a dit avoir vu personnellement des remises d'espèces à Nicolas Sarkozy. Un témoignage qu'elle n'a pas pu confirmer, selon ses dires, faute de pouvoir enquêter.

 

Nicolas Sarkozy rattrapé par l'affaire en pleine campagne

Le 6 décembre 2010, un accord, révélé en partie par le JDD, est conclu entre Françoise Meyers et sa mère, mettant ainsi fin au volet familial de l'affaire. Un troisième volet, pris en main par la juge Sylvia Zimmermann, s'ouvre alors : Le Monde porte plainte pour atteinte à la liberté de la presse, des journalistes enquêtant sur l'affaire Bettencourt ayant été espionnés. Mais le volet politique, lui, est moins médiatisé. Le domicile d'Eric Woerth est perquisitionné et le juge Jean-Michel Gentil entend, tout au long de l'année 2011, les principaux acteurs de l'affaire.

Le début de l'année 2012 est marqué par une série de mises en examen, dont celle de Patrice de Maistre et surtout d'Eric Woerth. Nicolas Sarkozy, en pleine campagne présidentielle, est de nouveau obligé de réagir. Le 3 avril, il sort de son silence et dément tout financement illégal de sa campagne de 2007. Le président-candidat indique néanmoins qu'il est "bien sûr" possible qu'il ait à l'époque rencontré André Bettencourt, qui habite, comme lui, à Neuilly-sur-Seine, ville dont il a été député-maire.

La bataille des dates

Après sa défaite contre François Hollande, Nicolas Sarkozy ne bénéficie plus de l'immunité présidentielle. Le 17 juin, l'ancien chef de l'Etat devance le juge Jean-Michel Gentil et lui communique, par le biais de son avocat, une copie de son agenda de ministre de l'Intérieur, et notamment celui de l'année 2007. Le 3 juillet dernier, les bureaux parisiens de Nicolas Sarkozy, son domicile dans le 16e arrondissement et son ancien cabinet d'avocat sont perquisitionnés. Il apparaît que Nicolas Sarkozy a bien rencontré André Bettencourt le 24 février 2007. Il aurait rencontré une fois Liliane Bettencourt au cours de l'année 2008. Une partie de l'entourage de Liliane Bettencourt dément toutefois ces informations.

Pour faire la lumière sur cette question, Jean-Michel Gentil convoque Nicolas Sarkozy le 22 novembre dernier. "En quinze ans, je n'ai souvenir que d'un dîner chez les Bettencourt (...) avec ma femme Cécilia", dit-il au juge, comme l'a révélé le JDD. "Je suis allé au domicile des Bettencourt une fois, le 24 février 2007 et j'ai reçu à sa demande madame Bettencourt le 5 novembre 2008, une fois", où elle était venue "me demander de la réconcilier avec sa fille", ajoute-t-il. "Les Bettencourt ne m'ont jamais donné un sou et je ne leur ai jamais rien demandé", déclare-t-il également au cours de cette audition-fleuve de douze heures. Nicolas Sarkozy revient de Bordeaux, libre, sous le statut de "témoin assisté".

Mais une nouvelle convocation lui est finalement envoyée et, à sa surprise, l'ancien président est confronté à plusieurs membres du personnel de Liliane Bettencourt. C'est à la suite de cette audition, dont on ne connaît pas encore le compte-rendu, que l'intéressé a été mis en examen, jeudi soir. Tout l'enjeu reste désormais à savoir quand il s'est rendu au domicile de la milliardaire et s'il y a alors perçu des enveloppes d'espèces.

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