"Le revirement de l'ex-comptable est à mettre sur le compte de la pression politique et médiatique"

Publié le par Gérard

 

Les carnets de comptes des époux Bettencourt parus dans "Libération"
AFP/DSK
Les carnets de comptes des époux Bettencourt parus dans "Libération"
 
Voltaire : La comptable aurait-elle pu subir des pressions ?

Gérard Davet : Claire Thibout s'est mise la pression elle-même pour commencer. Personne ne l'a forcée à s'exprimer dans Mediapart qui, d'après ce que l'on sait, a respecté ses propos. De même, les policiers venus l'interroger hier soir ne l'ont pas placée en garde à vue. Il faut donc mettre ce revirement sur le compte de la pression médiatique et politique qui a pesé sur ses épaules.

 

Jean-Claude Duong : Quelles sont les motivations de la comptable ? Que risque-t-elle ?

Au Monde, nous n'avons jamais pu rencontrer cette comptable, donc je ne peux m'étendre sur ses motivations personnelles. Ce que l'on sait d'elle en revanche, c'est qu'elle semble être une femme intègre, attachée à Mme Bettencourt, elle n'a pas supporté les agissements de nombre de parasites tournant autour des milliardaires, et c'est d'abord ce qu'elle a voulu dénoncer. Evidemment, ses adversaires laissent entendre qu'elle pourrait être manipulée, voire même qu'elle serait utilisée pour nuire au pouvoir. Rien ne vient le prouver pour l'heure.

 

Adrien : Pourquoi tant de précisions (au niveau des accusations rapportées par Mediapart puis de la rétractation) sur la date du retrait du 26 mars 2007 ? Quel est l'enjeu autour de cette date ?

Claire Thibout était très précise sur cette date mais il semblerait, après vérifications, qu'elle se soit avancée et qu'elle se soit trompée tout simplement de date.
Evidemment, cela fait l'affaire du pouvoir d'autant que, à la date du 26 mars 2007, les listings bancaires laissent bien apparaître un retrait de 50 000 euros mais ces dépenses semblent être justifiées dans le carnet de comptes saisi par les enquêteurs. Donc, pour l'instant, il reste à préciser la date à laquelle, éventuellement, Mme Thibout aurait remis 50 000 euros en espèces à son employeur, Patrice de Maistre, que celui-ci, selon les déclarations de la comptable, devait remettre à Eric Woerth.

 

Julien : Pourquoi n'a-t-elle pas réagi directement après la publication de ses propos par Mediapart ?

Elle était protégée par son avocat. Elle s'est réfugiée dans le sud de la France, dépassée par l'ampleur de ses accusations. Et c'est seulement hier soir que les policiers ont pu la retrouver. Même son avocat ne parvenait pas à la joindre. La vraie question, c'est pourquoi ce revirement, même partiel.

 

Fab : Comment expliquer que l'avocat de Mme Bettencourt Georges Kiejman ait accusé la comptable de "vol" des carnets alors qu'il en disposait ?

Georges Kiejman poursuit une stratégie claire : défendre évidemment sa cliente, Liliane Bettencourt, et donc le pouvoir en place. Du coup, il a pu tout à la fois permettre la publication dans Libération des carnets de la comptable et pour faire bonne mesure, les confier aussi aux enquêteurs.

On est là aussi au cœur d'un conflit d'avocats qui date de l'affaire Bertrand Cantat où Me Kiejman était déjà opposé à Me Metzner.

 

Jeanmi : Sur quels points précisément, la comptable s'est-elle rétractée ?

Elle nie avoir parlé des enveloppes remises à M. Sarkozy et elle indique qu'elle n'a jamais fait mention de la date du 26 mars 2007. En revanche, elle maintient ses accusations contre Eric Woerth, via les services de M. de Maistre.

 

Tartuffe : Etant donné que la comptable a déclaré que les retraits destinés aux personnes politiques étaient notifiés sous "Bettencourt", quelle est la valeur de ces carnets ?

Ces carnets ont, en tout cas, permis d'établir qu'à la date du 26 mars 2007, les sommes décaissées étaient justifiées. Pour le reste, clairement, à part prouver que Mme Bettencourt, 3e fortune de France, avait un train de vie faramineux, ces carnets n'apporteront pas grand chose au débat, a priori.

 

 

Frank : Est- ce que le gouvernement va instrumentaliser ce revirement ?

Bien sûr. Ils ont tellement encaissé de coups depuis dix jours, qu'ils ne vont pas se priver d'accabler, et la presse, et la comptable. C'est de bonne guerre. Cela étant, il ne faut pas oublier que les médias ont fait leur travail et qu'Eric Woerth demeure empêtré dans une affaire qui pourrait avoir de réelles conséquences judiciaires pour lui.

 

 

Julien : L'entretien de l'ancienne comptable à Mediapart n'a pas été enregistré ?

Il faut poser la question à Mediapart. Ce serait effectivement souhaitable et cela permettrait de placer la comptable devant ses contradictions. Cela étant, on sait que la comptable a été interviewé à deux reprises par Mediapart devant des témoins distincts qui pourront, le cas échéant, venir conforter le travail des journalistes.

 

Henri : Sait-on si l'ex-comptable est, avec Patrice de Maistre, la seule à avoir été interrogée dans cette affaire?

D'autres personnes l'ont été, comme le majordome ou la fille de Liliane Bettencourt. Il est évident que la valse des auditions va débuter dès maintenant, avec en premier lieu, la confrontation attendue aujourd'hui devant les policiers entre Claire Thibout et Patrice de Maistre.
 

Propos modérés par Caroline Monnot
 

Bonjour : Pourquoi la police judiciaire n'interroge-t-elle pas Madame Bettencourt ainsi que tout le personnel de maison pour savoir à qui l'argent était remis ?

 Il y a fort à parier que Liliane Bettencourt devra être interrogée par les enquêteurs. S'il y a bien quelque chose qu'on ne peut pas reprocher à Philippe Courroye, le procureur de Nanterre, c'est de laisser de côté des pistes. C'est un enquêteur hors-pair, même si sa proximité avec les milieux du pouvoir peut engendrer un certain trouble.

 

Éric : Quels sont les risques pour la presse en général et pour le presse en ligne en particulier ?

Il ne faut pas forcément différencier les divers types de presse. La question qui se pose aujourd'hui, c'est de savoir si l'on peut encore pratiquer en France le journalisme offensif, intrusif.

Evidemment, à la moindre faille, le pouvoir a beau jeu de crier haro sur les médias. Mais, c'est ce travail journalistique qui permet aussi de lever le voile sur les pratiques peu glorieuses de certains hommes politiques.

 

 

Chris : Est-ce raisonnable que Mme Thibout lance ce scandale, puis se rétracte en partie ? Quel risque pénal prend-elle ?

Eric Woerth a déposé une plainte contre elle pour "dénonciation calomnieuse". S'il s'avère que rien ne vient corroborer les accusations de la comptable, alors effectivement, elle peut très bien être poursuivie. Mais, il faudra attendre plusieurs mois avant de connaître l'évolution du dossier.

 

Jensen : Les enquêteurs appartiennent à la brigade financière, sont-ils totalement indépendants ?

Les enquêteurs de base de la brigade financière ne font qu'obéir aux consignes qu'on leur donne. C'est à plus haut niveau que cela se joue.
De manière générale, les policiers n'ont que peu de liberté d'action, puisqu'ils sont cornaqués par un directeur d'enquêtes, qui lui-même est dépendant de son pouvoir hiérarchique. En l'occurrence, le procureur Courroye dépend de la chancellerie, donc de Michèle Alliot-Marie, et c'est en ce sens qu'un lien politique existe.

 

Matt : Quelle sera alors la position du Garde des Sceaux dans l'enquête ?

Michèle Alliot-Marie a toujours eu un talent très particulier pour éviter les ennuis et les affaires.
Il y a fort à parier qu'elle va laisser le procureur Courroye gérer ses affaires judiciaires, tout en rendant compte de ses agissements à l'Elysée.
Une position peu commode, mais qu'elle a déjà pu tenir dans l'affaire Clearstream.
 

 

Manolo : Mediapart (et les autres médias) peuvent-ils être poursuivis pour participation à la dénonciation calomnieuse ?

Encore faudrait-il qu'il y ait un élément intentionnel pour parler de dénonciation calomnieuse. Les journalistes de Mediapart ne font que leur métier. Ils peuvent éventuellement faire l'objet de poursuites pour diffamation et c'est là le lot commun de tous les journalistes dès qu'il s'agit de sortir des révélations.

 

Sandra : le conflit d'intérêts semble être laissé de côté, qu'en pensez vous?

Je ne pense pas. Au contraire, je crois que les affaires vont prospérer sur plusieurs fronts. Plusieurs enquêtes sont donc ouvertes, plusieurs services de police sont saisis et le procureur Courroye a déjà fait la preuve, comme dans le dossier Pieri, qu'il savait boucler très vite ses enquêtes.
 

 

Guest : Pourquoi un juge d'instruction ne ferait-il pas l'enquête ?

Il peut parfaitement le faire mais Philippe Courroye a infiniment plus confiance en ses propres compétences qu'en celles des magistrats à Nanterre. Il a tous les pouvoirs d'enquêtes, y compris ceux de mener des perquisitions ou d'ordonner des écoutes téléphoniques. Pourquoi, dans ces conditiions, se déssaisirait-il ?

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