Le «off» vu par les journalistes étrangers

Publié le par Gérard

EnquêteAprès les «confidences» de Nicolas Sarkozy à Cayenne devant la presse, des journalistes étrangers racontent leurs propres pratiques.

 

Par CHARLOTTE ROTMAN

Nicolas Sarkozy à Paris le 5 mars 2008. (Photo François Mori. Reuters)

 

Si Barack Obama avait confié ses états d’âme en pleine campagne électorale à des journalistes sous le sceau du secret, ses propos se seraient-ils retrouvés dans la presse? Sarkozy qui fait jurer de respecter le «off» à un groupe de journalistes lors d’un voyage présidentiel, ou Manuel Valls avant le meeting de François Hollande, dimanche, qui briefe les journalistes en lâchant: «C’est du off pour publication»… C’est à s'y perdre.


Cette pratique, qui consiste notamment à recueillir des propos qu’on s’engage à ne pas citer, est parfois vue comme le symptôme d’une connivence entre journalistes et politiques. Le off (pour off the record), ça se respecte? Ça se crame? Comment font les journalistes étrangers?

 

En poste en France depuis 2005, Stefan Simons en est à sa deuxième campagne présidentielle. Il est clair: «Le off? Ça n’existe pas.» Pour ce correspondant du Spiegel online, en France, «personne ne s’y tient et tout le monde le sait». «Les politiques disent faire des confidences mais ils savent que leurs propos feront leur apparition à un moment ou à un autre»… Il n’y a donc pas de «transgression» quand on publie des propos.

 

Pour lui, quand le président français, «un pro des médias», parle «non en tête-à-tête avec un journaliste, mais avec quinze, tous un stylo à la patte», cela relève bel et bien d’une «stratégie». En Allemagne, précise-t-il, il y a «d’autres règles du jeu». Et beaucoup d’autosurveillance du milieu médiatique. A Berlin, les conférences de presse sont organisées dans un espace dévolu (Haus der Bundespressekonferenz): ce sont les politiques qui répondent à l’invitation des journalistes, et non l’inverse. «C’est important car ce n’est pas l’homme politique qui sélectionne ceux à qui il va s’adresser.»


Cela n’empêche pas de pratiquer différents niveaux de off, tout à fait tolérés par le métier: notamment pour nourrir la compréhension du journaliste qui n’utilisera pas, alors, de citations ou de guillemets. Ni de garder certaines informations sous le coude. «Kohl a eu pendant trente ans une relation avec sa secrétaire, tous les journalistes le savaient, on ne l’a pas écrit, on s’en fichait.» Aujourd’hui, ce serait peut-être différent: «Les vies privées et publiques sont plus poreuses.»


Aux Etats-Unis, les pratiques du off sont différentes. «Plus cadrées», explique un journaliste américain en poste à Paris. «Quand je suis arrivé ici, on me disait "c’est du off", moi je disais "d’accord, d’accord", et je gardais l’info pour moi. Je n’avais pas compris qu’en fait, ceux qui me disaient ça voulaient que leurs propos soient rapportés.»


Dans les grands titres américains, on respecte totalement le off qui alimente le «deep background»: l’info doit servir au journaliste pour le guider, améliorer sa compréhension ou creuser son enquête. C’est le modèle, mythique, de l’affaire du Watergate, révélée par Bob Woodward et Carl Berstein, du Washington Post. «On parle à quelqu’un mais cette conversation ne sera pas reproduite, cette personne ne sera pas citée, ni son organisation», poursuit ce journaliste. «Pour nous, la notion d’anonymat doit être au service de l’information. La pratique du off sert à ça.» A ses yeux, en France, le off sert davantage à l’émetteur qui bénéficie alors d’une expression plus libre.

 

«En France, la presse a l’habitude de laisser parler:"Vous me dites ce que vous voulez, je ne vous citerai pas" En Amérique, un leader politique s’engage de telle manière qu’il s’attend à ce que sa parole soit publique, à tout moment. Peu se permettent de faire des blagues à la Hortefeux sur les Auvergnats, ou, tout simplement, de se relâcher. Cela donne moins de matière au «off», et rétrécit les «confidences».

 

En tout cas, un journaliste américain n’utiliserait pas des «trucs» comme de mettre des propos présidentiels dans la bouche de conseillers, ou dans l’entourage du chef de l’Etat. «Ce serait présenter une fiction comme une vérité, c’est-à-dire mentir.» Mais, pour lui, si Obama s’était livré comme Sarkozy –hypothèse bien improbable à ses yeux– et avait demandé le secret, cet accord aurait été respecté. «On ne trahit pas le off comme ça.» Peut être parce qu’il est moins utilisé comme une arme de communication politique.

 

C’est ce à quoi les journalistes français sont confrontés, sous la pression de Sarkozy, pense Angélique Chrisafis, correspondante du Guardian, à Paris. «Sarkozy en joue énormément, cela fait partie de sa stratégie médiatique. Et cela met les journalistes français mal à l’aise.» D’après elle, en Grande-Bretagne, ce genre de propos dits par Cameron, avec un contenu «intéressant», aurait été publié «tout de suite». Sans états d’âme. Ceci dit, Cameron ne fait pas pratiquement pas de off, alors que cela était une pratique régulière –abolie par Blair et ses spin doctors. «A l’âge de Twitter, il y a une trop forte probabilité pour que tout sorte


La journaliste du Guardian souligne aussi que les Britanniques, en pleine enquête sur l’affaire Murdoch, ont aussi des choses à clarifier. Mais ils respectent strictement certaines règles«Par exemple, nous faisons très peu d’interviews questions-réponses, et il n’y a jamais de relecture: c’est une régle écrite. Ainsi le journaliste garde la main.» Et… la confiance du lecteur.

 

En Italie, pense, Anais Ginori, grand reporter à la Repubblica et régulièrement correspondante à Paris, «le off finit en on». Dans son quotidien, c’est la tendance: «Tout ce qu’on sait, on est invité à le mettre dans le journal: le journaliste doit reverser ce qu’il a dans son carnet dans un article.» C’est d’autant plus vrai que la concurrence est exacerbée: «Si tu le gardes pour toi, d’autres vont en parler.» «C’est aussi une évolution depuis les années 90, précise-t-elle, qui ont vu se multiplier les papiers politiques sur les coulisses, les rencontres informelles» décrivant l’arrière-scène politique.

 

Elle trouve les journalistes italiens «plus divisés» sur l’usage du off que les Français, chez qui elle décèle «un plus grand consensus» pour le respecter. En Italie il y a un côté plus «Far West», décrypte-t-elle, mais c’est aussi dû aux années Berlusconi, à son système politique très agressif et au mélange des genres.


Les habitudes de la presse ont également évolué sous l’impulsion d’Augusto Minzolini, un journaliste qui a fait carrière en brûlant les off de la vie parlementaire . On l’appelait «le Squalo», le requin, «au début il a surpris tout le monde, c’était comme un hold-up journalistique». Aujourd’hui, c’est devenu un genre: le «minzolinismo».

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