La troublante décapitation d'un soldat indien au Cachemire.

Publié le par Gérard

A la frontière entre l'Inde et le Pakistan (Channi Anand/AP/SIPA)

A la frontière entre l'Inde et le Pakistan (Channi Anand/AP/SIPA)

Accrochage meurtrier suivi d'invectives réciproques : les échauffourées qui ont opposé mardi les armées indienne et pakistanaise au Cachemire ont un air de déjà vu. En dépit du cessez-le-feu en vigueur depuis 2003, ce territoire perché dans l'Himalaya, que se disputent les deux frères ennemis depuis la partition de l'ex-colonie britannique et leur indépendance en 1947, est régulièrement le théâtre d'escarmouches. En 2012, l'armée indienne a recensé soixante-quinze incidents, le long de la Ligne de contrôle séparant le Cachemire pakistanais du Cachemire indien, qui ont coûté la vie à huit de ses soldats.

 

Mais cette fois, l'Inde accuse les militaires pakistanais non seulement d'être passés en territoire indien à la faveur d'un épais brouillard mais aussi d'avoir décapité l'un de ses deux soldats tués dans les échanges de tirs. Une décapitation ? Du jamais vu.

 

La main des djihadistes ?

Est-ce bien l'œuvre de soldats pakistanais ? Islamabad nie toute incursion de l'armée pakistanaise. Ne faut-il pas plutôt y voir la main de groupes djihadistes ? Les mouvements islamistes pakistanais opérant notamment au Cachemire sont plus que suspectés d'être soutenus par les services secrets pakistanais. Mais ces derniers temps, ils se faisaient moins actifs dans le territoire contesté.

 

Côté pakistanais, on en appelle à une enquête de l'Onu, en sachant très bien qu'elle a très peu de chance d'être acceptée par New Delhi, qui a toujours refusé toute ingérence extérieure dans le dossier du Cachemire.

Côté indien, on cherche à calmer les esprits tout en grinçant des dents. Les deux injonctions contradictoires du ministre des Affaires étrangères en témoignent : il a appelé à "ne pas permettre une escalade", tout en insinuant qu'il s'agissait là d'une "tentative pour faire dérailler le dialogue" entre les deux pays. Car c'est bien là le cœur du problème.

 

Contre la paix

"Les derniers événements majeurs – l'infiltration de militaires pakistanais en 1999, qui a déclenché une quasi-guerre entre les deux pays, et les attentats de Bombay, commis en 2008 par des djihadistes suspectés d'avoir été instrumentalisés par les services secrets pakistanais – ont eu lieu à un moment d'intense dialogue bilatéral et ont eu pour effet de l'interrompre", constate Jean-Luc Racine, spécialiste de l'Asie du Sud au CNRS.

 

"Cette affaire de décapitation n'est certes pas comparable", souligne-t-il, "mais elle intervient une fois de plus dans un contexte d'amélioration, disons, modeste, des relations bilatérales : le dialogue a repris depuis 2011 et on est aujourd'hui dans une phase importante de discussions, notamment au sujet des échanges commerciaux entre l'Inde et le Pakistan."

 

Difficile alors, conclut le chercheur, de ne pas "se demander, à chaque fois qu'il y a un incident sérieux, si c'est un malheureux hasard ou une tactique délibérée d'un acteur – pas clairement identifié dans le cas de cette décapitation – pour faire capoter le dialogue." Un dialogue qui, jusqu'ici, n'a pas permis la moindre avancée sur la question explosive du Cachemire.

 

S'agit-il d'une alerte qui pourrait être suivie d'autres opérations de déstabilisation ? Au pire, elle aura pour effet de ralentir encore un processus de normalisation déjà laborieux entre les deux jumeaux rivaux. Car si le Cachemire a déjà été au cœur de deux guerres entre les deux pays, en 1947 et en 1965, depuis les années 2000, c'est-à-dire depuis qu'ils sont tous deux devenus des puissances nucléaires, la perspective d'une guerre a de quoi refroidir même les plus belliqueux.

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