Jorge Mario Bergoglio et la dictature argentine : que sait-on vraiment ?

Publié le par Gérard

Le président argentin Jorge Videla entouré par le général Orlando Agosti (à gauche) et l'amiral Emilio Massera (à droite), en 1977© OFF / AFP
Le président argentin Jorge Videla entouré par le général Orlando Agosti (à gauche) et l'amiral Emilio Massera (à droite), en 1977© OFF / AFP

Quel rôle a joué le futur pape François, alors provincial des jésuites, pendant les années de dictature ? Depuis son élection à la tête du Vatican, la polémique a resurgi sur le passé de Jorge Mario Bergoglio durant ces années de plomb où une partie de la hiérarchie catholique cautionnait le régime du général Videla. Avec le souci de s'en tenir aux faits, La Vie fait le point sur les accusations et les éléments de défense.

 

Est-ce la fin d'une polémique ? Dans une interview donnée à la radio, le 18 mars, Ricardo Lorenzetti, le président de la cour suprême argentine, a déclaré : « Le pape François est complètement innocent » des faits qui lui sont reprochés durant la dictature militaire. Le président de la Cour suprême, réputé proche de Christina Kirchner, l'actuelle présidente, est actuellement à Rome, où il fait partie de la délégation officielle de son pays pour assister à la messe d’inauguration du pontificat qui a eu lieu mardi 19 mars.

 

Des accusations contre le cardinal Bergoglio aussi graves qu'anciennes

Dans un livre paru en 2005, soit à la veille du précédent conclave, intitulé El Silencio (Le Silence) et sous titré « de Paul VI à Bergoglio : les relations secrètes de l' Eglise avec l'ESMA (NDLR : l'Ecole mécanique de la marine transformée en centre de torture) Horacio Verbitsky, journaliste argentin d'investigation, consacre un long passage aux relations qu'aurait entretenues Jorge Bergoglio avec la dictature militaire argentine.

 

Le journaliste écrit notamment que Bergoglio - qui était à l'époque provincial des jésuites argentins, c'est-à-dire leur responsable national - aurait livré, en 1976, aux militaires deux jeunes prêtres jésuites, Orlando Yorio et Francisco Jalics. Ces deux prêtres, engagés auprès des pauvres, exercaient leur sacerdoce dans des bidonvilles, à la périphérie de Buenos Aires, et étaient dans le viseur des militaires argentins. Ceux-là même qui installèrent une des plus sinistres dictatures du continent latino-américain qui, selon un bilan communément admis, s'est rendue coupable d'au moins 30.000 morts et « disparus », entre 1976 et 1983. Avec le silence, sinon l'appui d'une bonne partie de la hiérarchie catholique argentine de l'époque.

 

Sur ce cas précis des deux prêtres, le père Jorge Mario Bergoglio, alors âgé de 39 ans, est accusé d'avoir à la fois dissous leur communauté et demandé qu'ils quittent l'Argentine, ce qui aurait été interprété par les militaires comme un feu vert à leur arrestation. Une version que confirme indirectement dans une interview publiée dans La Croix, datée du 15 mars 2013, Claude Faivre Duboz, un prêtre français qui a passé plus de 35 ans en Argentine et qui s'était lié d'amitié avec l'un des deux jésuites, le père Yorio : « Ce sont les militaires qui ont demandé au provincial des jésuites de les retirer de ces quartiers, car ils étaient un ferment d'opposition ». Par contre, Charles Plancot, un autre prêtre français en mission en Argentine entre 1970 et 1978, toujours cité par La Croix, en livre une interprétation différente : « Bergoglio savait que ces deux jésuites étaient menacés de mort et c'est pourquoi il leur a demandé de partir. Et, finalement, c'est grâce à lui qu'ils s'en sont sortis ».

 

En tout cas, trois mois après leur départ forcé du bidonville, ces deux prêtres jésuites furent arrêtés et torturés dans la sinistre Ecole mécanique de la marine (Esma). Ils ne furent libérés qu'au bout de six mois, suite à la pression internationale des associations de droits de l'homme. A leur sortie, le père Yorio, décédé en 2000, a nommément accusé Bergoglio de les avoir livrés à leurs bourreaux. « Je suis sûr qu'il a lui-même fourni une liste avec nos noms à la Marine » témoigne-t-il lors d'un procès de la junte militaire en 1985.

 

Des accusations reprises, mais de façon plus indirecte, par le père Jalics dans un livre Ouverture à la contemplation, traduit par les Editions Desclée de Brouwer en 2002. Dans cet ouvrage de témoignage spirituel, celui qui est devenu en Allemagne un animateur de sessions de formation à la contemplation, raconte d'abord comment il a pu tenir bon avec le père Yorio, dans les prisons des Escadrons de la mort : « Nous avions commencé à méditer en répétant tout simplement le nom de Jésus. Nous prononcions cette prière toute simple sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre ».

 

A propos des circonstances de leur arrestation, Franz Jalics écrit ceci : « L' Eglise officielle et nos supérieurs nous ont confié une mission : déménager et vivre avec des pauvres. Bon nombre de personnes ne voyaient pas d'un bon œil notre présence dans les bidonvilles, car elles adhéraient fortement aux mouvements d'extrême-droite. Elles considéraient notre présence dans ce quartier de misère comme un soutien à la guerilla. Elles ont alors envisagé de nous dénoncer comme terroristes, mais nous savions d'où venait le vent et qui était responsable de cette diffamation. Je suis allé trouver cet homme et je lui ai dit qu'il jouait avec notre vie. Il m' a alors promis de dire aux militaires que nous n'étions pas des terroristes. Selon des déclarations ultérieures faites par un officier et d'après trente documents que j'ai eus plus tard en main, il ne faisait aucun doute que cet homme n'avait pas tenu sa promesse et avait fait de fausses déclarations aux militaires ».

Sans jamais préciser qui est « cet homme », et ce « il » accusé de duplicité, le père Jalics termine son récit sur son emprisonnement par cette phrase sibylline : « Ce contexte devrait suffire pour l'instant »...

 

Seul document rendu public dans ce dossier trouble, une note dactylographiée - publiée dans le livre El Silencio (Editions Sudaméricana, 2005) et reproduite par le site Rue 89 - rédigée d'après des éléments qui auraient été envoyés en 1979 par le père Bergoglio au directeur du culte catholique au Ministère des affaires étrangères, et concernant le renouvellement du passeport du père Jalics.

 

Son contenu est peu bienveillant vis-à-vis du prêtre jésuite : « Père Francisco Jalics : Activité provocatrice dans les Congrégations religieuses féminines (conflits d’obéissance). Emprisonné à l’Ecole Mécanique de la Marine du 24.5.1976 à septembre 1976 (6 mois) accusé avec le Père Yorio. Soupçonné contacts guerilleros. Ils habitaient en petite communauté que le supérieur jésuite a dissous, en février 1976, et ont refusé d’obéir en demandant à sortir de la Compagnie, ont reçu 2 (sic) l’expulsion et pas le Père Jalics, car il est tenu à des vœux solennels. Aucun évêque du Grand Buenos Aires n’a accepté de les recevoir ».

 

Depuis l'élection de Jorge Mario Bergoglio comme pape, cette affaire est ressortie dans les médias argentins, notamment dans Pagina 12, un journal de gauche et proche du pouvoir, dont Horacio Verbitsky est devenu le directeur. En effet, dans un nouvel article, publié le lendemain de son élection au Vatican, Horacia Verbitsky cite d'abord un message qu'il a reçu de Gracelia Yorio, la sœur du prêtre qui avait dénoncé Jorge Mario Bergoglio comme le responsable de son enlèvement et des actes de tortures subis : « Je n'en crois pas mes yeux, écrit-elle. Je suis si angoissée et furieuse que les bras m'en tombent. Il est arrivé à ses fins. C'est la personne idéale pour cacher la corruption morale, un expert ès cachotteries ». Et le journaliste argentin d'accuser également l'ancien archevêque de Buenos Aires d'avoir fermé les yeux sur d'autres agissements de la junte militaire, notamment l'enlèvement de bébés d'opposants politiques. Un autre épisode sombre de l'histoire argentine et qui sera l'objet d'un documentaire « Les 500 bébés volés de la dictature », diffusé ce mardi 19 mars à 20.40 sur France 5.

 

Horacio Verbitsky, par ailleurs président du Centre d'études légales et sociales (CELS) - une ONG argentine spécialisée dans les droits de l'homme - souligne, en effet, une contradiction dans les déclarations de Jorge Mario Bergoglio devant un tribunal en 2010 où un avocat argentin et l'association des Grands-mères de la Place de mai l'avaient cité à comparaître... « Devant le tribunal oral fédéral n°5, écrit Horacio Verbitsky, il a affirmé n'avoir appris que récemment l'existence de jeunes enfants kidnappés, et cela après la fin de la dictature. Pourtant, poursuit le journaliste, le tribunal oral fédéral n°6 a reçu des documents qui révèlent que dès 1979, Jorge Mario Bergoglio était au courant et qu'il est intervenu dans au moins un cas ». D'ailleurs, Estella de Carlotta, l'actuelle présidente des Grands-mères de la Place de mai a regretté dans une interview donnée après l'élection du pape, que « Bergoglio n'ait pas eu le courage d'intervenir à l'époque et d'aider les familles dans leur recherche de leurs enfants disparus ».

 

Des défenseurs de poids dont un prix Nobel de la Paix

Devenu archevêque de Buenos Aires, Mgr Bergoglio s'est, de son côté, expliqué tardivement sur ces accusations. En 2010, d'abord un livre autobiographique « El Jesuita – Conversaciones con el cardinal Jorge Bergoglio (Le Jésuite. Conversations avec le cardinal Bergoglio) de Sergio Rubin et Francesca Ambogetti, dans lequel il affirme avoir voulu protéger les deux prêtres en leur conseillant de venir vivre dans la maison provinciale des Jésuites.

 

Et les deux auteurs, dont l'un est journaliste au quotidien argentin d'opposition Clarin et l'autre à l'agence italienne Ansa, de citer d'autres témoignages dont ceux de l'avocate Alicia Oliveira, persécutée par les militaires au moment du coup d'Etat, et qui affirme à propos du père Bergoglio : « Il m'a sauvé la vie ». Une défense reprise dans une interview au journal Perfil, où Bergoglio affirme avoir « fait le maximum avec (son) âge et le peu de relations dont (il) disposait à l'époque afin de défendre les personnes séquestrées ».

Face aux accusations, sinon de complicité tout du moins de passivité, le nouveau pape dispose, outre la prise de position de Ricardi Lorenzetti, président de la cour suprême argentine, de deux autres défenseurs de poids. D'abord, Adolfo Pérez Esquivel, défenseur mondialement reconnu des droits de l'homme, prix Nobel de la paix, qui a déclaré le 14 mars dans une interview à BBC Mundo : « Certains évêques ont été complices de la dictature, mais Bergoglio ne l'a jamais été ». Et d'ajouter : « On met en cause Jorge Bergoglio parce qu'on dit qu'il n'a pas fait le nécessaire pour sortir deux prêtres de prison, à l'époque où il était supérieur de la congrégation des jésuites. Mais je sais personnellement que de nombreux évêques ont demandé à la junte militaire la libération de prisonniers et de prêtres et qu'elle ne leur a pas été accordée ».

 

Ensuite, celle du juge German Castelli, l'un des trois juges qui ont été saisis en 2011 de l'ensemble du dossier ESMA, dont faisait partie l'emprisonnement des deux prêtres jésuites. Ce dernier a en effet affirmé, dans une interview donnée le 16 mars 2013 au quotidien argentin La Nacion : « Il est totalement faux de dire que Jorge Bergoglio a livré ces prêtres. Nous nous sommes penchés sur la question, nous avons entendu ces allégations, nous avons passé en revue les faits et nous avons estimé qu'il n'avait rien fait dans cette affaire qui soit répréhensible ».

 

Perez Esquivel ne peut être, en tout cas, soupçonné de complaisance ni avec l'ex junte militaire – il a été lui-même arrêté et torturé – ni avec la hiérarchie catholique. En effet, lors d'une conférence au Sénat français le 21 mars 2008, organisée par le collectif argentin de la mémoire, il a fait une longue communication intitulée « Argentine : terrorisme d'Etat et rôle de l'Eglise catholique : Origines, intérêts et complicité » (1) dans laquelle il disait : « Il n'est pas possible de parler de l'épiscopat argentin comme si tous les évêques avaient eu alors une seule façon de penser. Il existait entre eux de fortes contradictions et des options différentes. Quelques évêques furent complices de la dictature militaire. De même, quelques prêtres ont aussi soutenu les dictateurs et ont trahi le peuple et l'Evangile (…) Beaucoup d'autres formaient une matière grise, sans critères propres, comme ceux qui disaient alors : "L'Eglise ne se mêle pas de politique". Mais ils ont laissé faire en se rendant complices par omission (…). En fait, il y a bien eu des complicités, de la mauvaise foi, et des insinuations de la part des secteurs de l' Eglise argentine qui soutenaient la dictature. Mais on trouve aussi des témoignages de vie, des luttes, des espérances et des accompagnements de la part d'autres secteurs de l'Eglise avec « des gens qui ont donné leur vie pour donner la vie ».

 

Dans ce long texte de huit pages, et alors qu'une bonne trentaine de noms de religieux (évêques, prêtres, missionnaires) sont cités – certains comme complices, d'autres comme héros - le nom de Jorge Bergoglio, pourtant à l'époque provincial des jésuites, n'apparait pas une seule fois. Ni en négatif, ni en positif. Il y a juste cette conclusion, à portée universelle et qui va bien au-delà de la période de la dictature militaire argentine : « L'Eglise catholique, comme toutes les religions, doit choisir entre ces deux options : ou bien être soumise et liée au pouvoir en place, ou bien opter pour un message libérateur et participer à la construction de nouvelles espérances ensemble avec la réalité des peuples ».

 

Presque quarante ans après les faits et onze ans après son livre-témoignage, le père Jalics, âgé aujourd'hui de 85 ans et un des témoins essentiels de cette période trouble, est sorti de son silence. Mais en gardant sa part de secret. Dans un communiqué publié le 15 mars sur le site des jésuites en Allemagne, il écrit qu'il ne peut pas « se prononcer sur le rôle du père Bergoglio dans ces évènements (...).» Et d'ajouter : « Nous avons eu l'occasion de discuter des évènements avec le père Bergoglio qui était entre-temps devenu archevêque de Buenos Aires. Nous avons ensemble célébré une messe publique et nous nous sommes enlacés solennellement. Je suis en paix avec ce qui s'est passé et considère l'histoire comme close ». Et le père Jalics de terminer sa note par ces mots : « Je souhaite au pape François de recevoir les bénédictions divines dans l'exercice de sa mission ».

(1) Traduit par le DIAL (Diffusion d'informations sur l'Amérique Latine) le 1er mai 2008.

 

Le communiqué officiel du Vatican : une campagne calomnieuse et diffamatoire » menée par « la gauche anticléricale pour attaquer l'Eglise »

« La campagne contre Jorge Mario Bergoglio est bien connue et remonte déjà à plusieurs années. Elle provient d’une publication caractérisée par des campagnes parfois calomnieuses et diffamatoires. La racine anticléricale de cette campagne et d’autres accusations contre Jorge Mario Bergoglio est connue et évidente.

 

Cette accusation fait référence à l’époque où Bergoglio n’était pas encore évêque mais supérieur des jésuites en Argentine ainsi qu’à deux prêtres qui ont été enlevés et qu’il n’aurait pas protégés. Il n’y a jamais eu d’accusations concrètes et crédibles à son égard.

 

La justice argentine l’a interrogé une fois en tant que personne informée des faits, mais ne l’a jamais accusé. Il a nié les accusations de façon documentée. Il y a en revanche de nombreuses déclarations qui montrent à quel point Jorge Mario Bergoglio a œuvré pour protéger de nombreuses personnes pendant la dictature militaire. On connaît aussi le rôle de Jorge Mario Bergoglio, après son ordination épiscopale, dans l'appui de la demande de pardon de l’Eglise en Argentine de ne pas avoir fait assez à l’époque de la dictature. Les accusations relèvent donc d’analyses historico-sociologiques de la période de dictature faites depuis des années sur la base d’éléments de la gauche anticléricale pour attaquer l’Eglise. Elles doivent être rejetées avec fermeté ».

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