Je suis un étranger d'origine française.

Publié le par Gérard

 

 

Je suis né à Metz. En 1965.

Dans une région où on changeait de nationalité sans même bouger, simplement au gré des caprices des tracés des frontières, des « annexions » et des « réintégrations » :

1870, 1871, 1918, 1940, 1945… La Moselle, tantôt allemande tantôt française…

Je me souviens une fois d’avoir demandé mon chemin et qu’un « ancien » comme on disait chez nous m’avait répondu en patois lorrain, avec cet accent où les consonnes prenaient ce relief si particulier, germanique. Pour la première fois je me suis senti étranger, en France.

Je me souviens aussi des balades du Dimanche avec mes parents, chez les cousins de Falck, près de Creutzwald à 5 km de la frontière allemande.  En plein bassin houiller, le cousin de ma mère, Albert, avait été enrôlé par l’armée allemande sur le front russe. Je ne pouvais y croire… Le front russe ? Pourquoi là-bas, pourquoi si loin ?

Puis j’ai entendu parlé des « malgré nous », ces lorrains et ces alsaciens enrôlés de force, qui combattirent pour la Wehrmacht ,il fallait les éloigner, ne pas prendre de risques... encore une histoire de frontière…

Puis j’ai écouté par bribes les souvenirs du cousin Albert qui racontait comment il avait fui, comment il s’était échappé, comment il avait failli mourir dix fois, en Russie, en Pologne, en Allemagne puis pour finir en zône occupée, caché dans la forêt jusqu’à la Libération à seulement quelques kilomètres de chez lui…Parler allemand, ça pouvait aider à l'époque !

Albert * a fini par se marier avec sa promise, « Hennie ». Séparés par la connerie de la guerre, séparés par l’éloignement imposé aux "malgré nous"…. mais réunis par cet amour de jeunesse, inconscient qui leur faisait faire des folies...C’est la même Hennie qui apportera les vivres en cachette dans un panier hissé au bout d’une corde sur une cabane perchée sur un chêne ! Jusqu'à  la Libération.

Albert parlait tantôt le patois, tantôt l’allemand avec les allemands, tantôt le français avec les français.

Lorsqu’il allumait la télé chez lui, il y avait trois chaînes de plus. RTL, mais aussi ARD et la ZDF d’outre-Rhin. C’était bien pour les matches de foot, même si je ne "captais" rien aux commentaires dans la langue de Goethe, on regardait les résumés de la « Bundesliga »…là encore je me sentais... étranger... en France.

Dehors, on croisait souvent sur les voitures des « plaques blanches » avec des « phares blancs » mêlées à nos plaques "57" avec des phares encore jaunes à l'époque, le soir lorsqu’on rentrait à Metz à la fin du week-end. L’Allemagne en France, toujours une fois encore je me sentais étranger, dans mon pays natal... Et cela ne me dérangeait pas. Sans en avoir vraiment conscience à l'époque, il s'agissait au fond de l'interpénétration bien naturelle de deux cultures de chaque côté de la frontière... Car il m'arrivait d'aller à Trèves, ou "Trier" aussi... "de l'autre côté".

C’était la Moselle des années 70, 80, bien avant l’euro, bien avant l’Europe des vingt-sept.

La Moselle, terre d'immigration qui a absorbé tant de bras italiens, polonais, portugais, maghrébins, africains des anciennes colonies au service de l'industrie sidérurgique qui a tourné à plein régime pour reconstruire la France d'après guerre... Ne l'oublions jamais. ils étaient bienvenus, à l'époque !

La Moselle aussi symbole de la pacification franco-allemande justement grâce à l'industrie, au carrefour de l’Europe de la CECA des six de Robert Schuman (Communauté Européenne Charbon Acier). 

Mais aujourd’hui en « Sarkozie » curieusement, je me sens comme autrefois, étranger d’origine française.

Demandez donc aux lorrains de la vallée de l'Orne ce qu'ils pensent du bonimenteur de Gandrange...

Observez l'abstention et le vote front national local en pleine recrudescence aux régionales de Mars 2010 (17% de mémoire).

Le repli identitaire n'est pas ravivé parce qu’on entend parler allemand dans la rue, parce qu’il y a la télé allemande noyée à l’ère du numérique parmi plus de 300 chaînes diffusées sur internet depuis les quatre coins du monde...

Non, tout simplement "parce qu'il n'y a plus de boulot...", parce que la parole politique est décrédibilisée comme jamais, parce que c'est la quatrième fortune mondiale qui donne ou retire du travail dans la sidérurgie locale au gré des délocalisations compétitives et qu'elle se moque bien de la Lorraine et de son bassin d'emplois, que tout ceci se décide au siège d'Arcelor Mittal au Luxembourg dans le dos des salariés, des sous-traitants, de l'économie locale, bien "malgré nous", que le contournement de la politique européenne des quotas de Co2 permet d'organiser une compétition et un chantage à l'emploi inter-sites dans le groupe, parce que la misère s'installe derrière les murs des maisons... parce que les traites ne peuvent plus être payées, parce que les drames familiaux se multiplient, parce que celui qui travaille encore et qui ne vient "pas d'chez nous" est suspecté de voler le travail d'un "français", et que celui qui ne travaille plus coûte cher à la collectivité. Malheur, depuis le 30 Juillet 2010 si c'est un "étranger" ou même "un français d'origine étrangère" ! Qu'il rentre chez lui...ailleurs, là-bas, peu importe où ça se trouve !

Car on commence par déchoir de la nationalité pour des crimes contre des représentants de l'Etat dépositaires de l'autorité publique, et dans l'inconscient collectif d'un contexte économique et social dégradé, on devine qu'on sera tenté bientôt d'étendre la mesure à d'autres cas de figure... une fois la pratique installée dans les moeurs. La boîte de Pandore de la xénophobie est ouverte.

Sarkozy a donné le départ de la course à l'échalotte électorale. "Je n'ai pas besoin du vote front national. Je l'ai déjà" aurait-il déclaré en d'autres temps pas si lointains. Sauf qu'on n'attrape pas les électeurs du front national avec du "canada dry" xénophobe. l'Histoire de l'original préféré à la copie, on connaît le refrain côté Le Pen... La réponse de la copie ? Hortefeux, Besson... non sans provocation j'aimerais bien leur dire que ce n'est pas lorsqu'il n'y a qu'un seul Ministre qui fait la politique du front national que cela pose problème. Le problème, c'est lorsqu'il y en a plusieurs ! (mais déjà un, c'est un de trop, bien évidemment).

Aujourd'hui je suis loin de ma Lorraine natale. Je vis en région parisienne, et je garde par moment un regard tourné vers l'Est et l'actualité de ma région...

Mais si je me sens étranger de quelque part ou de quelque chose aujourd'hui, c'est surtout du triste discours de Grenoble du 30 Juillet 2010 qui suinte la haine de l’autre et roule des épaules avant la castagne... Je ne nie pas qu'il y ait des problèmes de sécurité.  Je ne nie pas qu'il ne soit pas normal de tirer sur des policiers et qu'il ne soit pas nécessaire de sévir. Mais je ne préfère pas la peste au choléra ! Et je m'intéresse davantage aux causes qu'à leurs conséquences pour régler les problèmes. Et même, si le monde a changé, et qu'il serait dangereux, parfois même "dégueulasse", est-ce là une raison nécessaire et suffisante pour que le plus haut représentant de l'Etat devienne "dangereux" lui même pour la Constitution de la République mais surtout certainement "dégueulasse" dans son comportement calculateur à des fins politiciennes ? Un délinquant est un délinquant, un criminel est un criminel. Qu'il soit français de souche, d'origine étrangère ou même étranger, rien ne change à l'affaire. Les lois de la République sont suffisantes pour le châtier, encore fussent-elles appliquées. (Je songe en l'occurrence à certains délinquants de banlieue à Neuilly sur Seine et autres fraudeurs avérés du fisc connus non poursuivis).

Je ne reconnais plus mon pays. Ce n’est plus le mien, celui que j’ai connu. C’est devenu le sien, celui qu’il s’est « approprié » à grands coups de démagogie et de communication organisée, comme on squatte un appartement avec "ses manières", sa brutalité, sa vision du Monde, imposée à nous, "malgré nous" justement. A mesure que la crise financière et ses corollaires économique, sociale, politique progressent, le curseur de la répression policière évolue de façon inversement proportionnelle à la position du citoyen dans la société :

Position faible voire quasi nulle pour la criminalité financière, car tolérance maximale pour les richissimes donateurs du parti au pouvoir, position forte pour les faibles, les derniers arrivés de l'immigration "subie" et leurs enfants, les Roms, et même les gens du voyage d'origine... française.

La France rêvée de Sarkozy ? Neuilly sur Seine puissance douze. Des riches partout en France, les pauvres partout ailleurs. Et l'accès à la richesse comme moteur d'une vie, avec la Rolex à cinquante ans comme symbole de réussite sociale.

En effet, visiblement Nicolas Sarkozy ne se demande jamais pourquoi il y a des phénomènes migratoires. Cela ne l'intéresse pas, ou si peu et si mal j'en veux pour preuve son tristement célèbre discours de Dakar.

 

Non, tel un "grand gosse" devant le rêve américain dont il est incapable de relativiser les succès, la vision du Monde de Sarkozy est simple, et suggère de mettre au pas notre originalité identitaire républicaine en l'incorporant de force "malgré nous" dans le tourbillon périlleux d'une mondialisation non régulée : Ou vous avez de l'argent et vous êtes un "client" intéressant pour l'UMP, ou vous n'en avez pas probablement parce que vous êtes feignant, chômeur, malade, idiot, invalide, SDF, sans-papier, délinquant, criminel... bref parasite de la société.

Et que fait-on d'un parasite ? 

Facile ! Faire le lien entre immigration et délinquance et/ou criminalité, ça remplit les charters, ça nettoie les banlieues au kärscher, ça récupère le vote FN et ça renvoit la gauche dans ses vingt-deux "droit-de-l'hommistes"... Cap sur 2012.

Alors tout comme certaines et certains d'entre vous peut-être, je me sens exproprié, expulsé de la France d'avant Juillet 2010, voire plutôt mai 2007, "déchu" même de ma fierté d'être français. Car la République Française ce n'est pas la France ploutocrate et xénophobe de Sarkozy.

Ecrire ces lignes ici est devenu une résistance nécessaire. Juste pour signifier mon désaccord, ma désapprobation, ma simple volonté de dire "NON". M'opposer, même vainement. Mais m'opposer quand même symboliquement. Dire mon identité, ne pas me cacher, donner mon nom et affirmer cette opposition nommée.

Sans l'avoir connu, mais juste pour l'imaginer comme le témoigne le dessin animé ci-dessus, je ressens quelque chose de semblable au sentiment des soldats enrôlés de force, ces fameux "malgré nous"... Comme quelque chose de subi. Je voudrais que Sarkozy ravale son discours de Grenoble, qu'il le régurgite au lieu de nous l'avoir vomi avec tant d'indécence.

Je me sens donc depuis Grenoble 2010, tel un étranger d’origine française paradoxalement, sur son sol natal. Je l'espère avec vous, "malgré nous", mais en résistance.

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* Albert était le troisième fils d'une famille protestante mosellane. Freddy son frère aîné et Charles son deuxième frère sont également partis "malgré eux" sur le front russe, avec d'autres jeunes amis, ils étaient une dizaine en tout, jeunes éclaireurs protestants de la paroisse de Falck.

Freddy et Charles ne sont jamais revenus. Les dernières nouvelles de Charles provenaient de sa dernière lettre de Berlin, alors qu'il était cuisinier au service d'un haut-gradé allemand, juste avant les bombardements. On n'a jamais rien su de Freddy... sa mère ayant espéré son retour plus de quatre ans après la guerre...

Albert a donc épousé celle qui venait apporter les vivres et les vêtements en forêt en cachette. Avec Hennie, il a eu trois fils, "Freddie", "Charles" et Martin, ses deux premiers fils portant les prénoms en mémoire de ses frères disparus.

Mais le mauvais sort s'est acharné sur Albert et Hennie :

Albert a perdu ses deux fils aînés, chacun emportés lors d'un accident de voiture à quelques années d'intervalle...

Albert est décédé après quelques années de retraite d'employé aux services généraux des HBL de Creutzwald.

Hennie est décédée récemment. Martin, vit toujours en Moselle. 

Je dédis ce texte à Albert, à ses frères et à tous les "malgré nous" d'hier... et d'aujourd'hui. A ceux aussi qui ont osé dire "non" et en ont payé le prix, les "réfractaires".

 

 

Enfin un grand merci à Sophie NAU, pour la qualité de son travail d'animation "Les malgré-nous" illustrant ce billet. Tout est dit dans cette histoire sans parole. Sophie cherche un emploi si vous pouvez l'aider contactez là ici : http://www.viadeo.com/fr/profile/sophie.nau

et merci à MEDIAPART de m'avoir permis de vous faire connaître leur histoire et mon point de vue d'aujourd'hui à travers ce billet.

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