Comment le cardinal Bergoglio est devenu François

Publié le par Gérard

Le cardinal Bergoglio, le 3 mars dernier à Buenos Aires © Luciano Thieberger/AP/SIPA
Le cardinal Bergoglio, le 3 mars dernier à Buenos Aires © Luciano Thieberger/AP/SIPA

Lorsque le cardinal Tauran prononce, le mercredi 13 mars au soir, le nom du nouveau pape, la surprise est totale. Non seulement pour les journalistes, mais aussi pour une immense majorité d'observateurs de l'Eglise catholique. Jorge Mario Bergoglio, 76 ans, ne figure dans aucune des listes de favoris en lice pour ce conclave exceptionnel.

 

Que s'est-il passé pour que l'on ne l'ait pas vu venir ?

Quelques rares journalistes ont tenu Bergoglio pour un candidat de poids. Le vaticaniste John Allen lui consacre dès le 3 mars un portrait, tout en considérant que son âge fait plutôt de lui un faiseur de rois qu'un roi lui-même. De même, le vaticaniste Andrea Tornielli le nomme parmi d'autres figures, dans un billet du 12 mars, dans lequel il signale qu'il a frappé positivement les cardinaux dans une intervention en congrégation générale. D'autres médias italiens (Il Sole 24 Ore) mentionnent aussi son nom, souvent furtivement, dans leurs éditions du 12 mars, la date d'entrée en Conclave. La Croix lui consacre aussi un petit portrait dans son édition du 8 mars.

 

La renonciation de Benoît XVI pour raison, non pas de santé défaillante ou de maladie, mais d'usure et de fatigue, a orienté les regards vers un nouveau pape ayant la nécessaire « vigueur du corps et de l'esprit ». Certains cardinaux, interrogés par les médias, signalent l'importance d'un pape ayant du tonus et de la poigne, capable de réformer la Curie.

 

Or Bergoglio, à qui il manque une partie d'un poumon, semblait à beaucoup être un candidat trop frêle. Atteint par la limite d'âge (75 ans), il avait été maintenu par le pape à son poste d'archevêque de Buenos Aires, mais se trouvait sur la voie d'une retraite bien méritée. « Je l'ai rencontré l'an passé à Buenos Aires, lors d'un voyage en Argentine, et je me suis dit qu'il était vraiment sur la touche, et qu'il était temps que le diocèse de Buenos Aires ait un nouveau pasteur. Je n'aurais jamais parié sur sa possible candidature», témoigne un prêtre travaillant à la Curie romaine.

 

Par ailleurs, Bergoglio était l'un des favoris du Conclave de 2005. Il est apparu à de nombreux vaticanistes que l'Histoire ne repassait pas les plats : l'homme, qui avait eu « sa chance » face à Ratzinger, appartenait au passé, d'autant qu'il aurait renoncé à se maintenir dans la course. Pourquoi accepterait-il de concourir, avec huit ans de plus sur les épaules ?

 

Enfin, le fait que Bergoglio soit jésuite apparaissait comme un handicap supplémentaire. Après l'élection, le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi a expliqué aux journalistes la bizarrerie que représente un pape jésuite pour les jésuites eux-mêmes. « La Compagnie de Jésus a pour but le service de l'Eglise, non pas d'assumer des charges d'autorité. » Ignace de Loyola, le fondateur, estimait ainsi que les jésuites ne pouvaient pas devenir évêques, sauf dans des circonstances particulières liées à la nécessité de la mission.

 

Comment les cardinaux en sont-ils venus à le choisir ?

En l'absence d'informations fiables, on ne peut que postuler des hypothèses, selon nos informations glanées à Rome et à la lecture de certains médias italiens.

 

Sans aucun doute, le candidat le plus puissant était Angelo Scola. Mais les frères ennemis Bertone et Sodano (secrétaires d'Etat, l'un de Benoît XVI, l'autre de Jean Paul II) se seraient réconciliés au dernier moment sur le dos de Scola. Ils se seraient accordés sur le nom d'Odilo Scherer, archevêque de Sao Paulo. Mais, au dernier jour des congrégations générales, Scherer se serait imprudemment exposé en prenant la défense de la Curie, après une intervention très critique du cardinal Braz de Aviz sur la gestion de Bertone. Comprenant que Scherer s'était grillé auprès d'autres cardinaux, et notamment que Claudio Hummes (son prédécesseur à Sao Paulo) l'avait lâché, les italiens se seraient rabattus sur Bergoglio, jugé plus efficace pour barrer Scola.

Une source de la Curie estime même que la « candidature » Scherer n'a été qu'un leurre, qu'elle était destinée à protéger celle de Bergoglio d'une trop forte exposition dans les médias, ce qui aurait pu lui nuire : « Nous avons été roulés dans la farine... »

 

Il n'est donc pas impossible de penser qu'avec les voix des italiens, celles des cardinaux du sud et les voix de certains européens qui souhaitaient un pape non européen, Bergoglio se soit retrouvé assez vite en situation de puissance. Ce qui explique son élection au cinquième scrutin seulement, c'est-à-dire très rapidement (soit un scrutin de plus que Ratzinger en 2005).

 

Par ailleurs, lors d'une conférence de presse au lendemain de l'élection, les cardinaux français ont expliqué les raisons qui ont amené à l'élection de Bergoglio, mettant en avant sa personnalité. Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, a aussi souligné l'importance de son intervention en congrégation générale sur la nécessité pour l'Eglise du Christ « ne pas se centrer sur elle-même, mais d'aller vers la périphérie, à la rencontre des hommes et des femmes dont elle se sent loin ».

 

Les cardinaux ont expliqué que le facteur de l'âge était passé au second plan face à celui de la personnalité. De même, son expérience de l'exigence du discernement jésuite aurait joué en sa faveur. André Vingt Trois a souligné le fait qu'il était « italo-compatible » en raison de ses origines piémontaises.

 

Interrogés aussi sur la nécessité de réformer la Curie, les cardinaux français ont fait profil bas, expliquant que nous n'étions « pas dans une crise institutionnelle où il faudrait nettoyer les écurie d'Augias » (Mgr Vingt Trois). La question d'une révolution radicale de la gouvernance a été balayée, au profit d'une réforme plus douce, a expliqué Mgr Ricard : « Nous n'attendons pas une réforme administrative brutale, mais quelqu'un de bon, d'astucieux, d'éveillé, et qui ait de la douceur, la patience et la charité vécue ».

 

Sur la relative discrétion du cardinal Bergoglio dans l'actualité de l'Eglise universelle depuis 2005, date à laquelle il était favori, le cardinal André Vingt Trois a souligné le rôle de Mgr Bergoglio au sein du continent sud américain et notamment lors de la rencontre du CELAM (Conseil épiscopal latino américain), à Aparecida (Brésil) en 2007, au cours de laquelle Bergoglio avait dénoncé le « crime social » de la pauvreté « qui crie vers le ciel et limite la possibilité d'une vie épanouie pour tant de nos frères ». Le cardinal Ricard a rappelé le rôle qu'il avait tenu lors du synode de 2001 sur les évêques, assumant au pied levé le rôle difficile de rapporteur spécial.

 

En parlant ainsi, les cardinaux français ont tenté, face aux médias, de rationaliser le choix intervenu.... Telle personnalité, tel rôle joué dans un synode (douze ans plus tôt), telle interpellation prophétique (intervenue sept ans auparavant) ne suffisent pas vraiment à expliquer qu'un homme soit apparu comme providentiel.

 

Sans doute la réponse est à chercher ailleurs. Les indications, les orientations données avant le Conclave par les cardinaux sont une vision raisonnée du Conclave, un Conclave virtuel. Or, les cardinaux, à partir de l'entrée à la Sixtine, basculent dans ce monde fortement marqué par le surnaturel qu'est le Conclave réel. La prestation originale de serment, puis le serment prononcé devant le Crucifix, lors de chaque vote, la ritualité liturgique, l'isolement (qui transforme ce temps en une sorte de retraite, a expliqué Mgr Ricard), sont autant d'éléments qui renversent la perspective de départ. Il ne s'agit plus de trouver la perle rare, mais d'être à l'écoute de ce que l'Esprit Saint cherche à dire. Les cardinaux français ont aussi souligné l'influence de la fresque du Jugement dernier et de son côté très impressionnant.

 

Les cardinaux français ont décrit la façon selon laquelle un nom s'est mis à émerger, qui semblait cristalliser une sorte de désir collectif. Ensuite – à moins d'être opposé à cette personne pour des raisons précises – il est plus naturel de se rallier à ce nom que d'y résister (sinon à vouloir s'opposer à ce que Dieu cherche à inspirer).

 

C'est ce qui explique que Bergoglio, le nom émergent, ait été élu haut la main. Lors de son intervention face aux journalistes, François a raconté la genèse du choix de son nom, et donc laissé entendre que que nombreux votes restaient à dépouiller une fois que les deux-tiers des voix (77 votes) furent atteintes, assurant son élection.

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